Introduction : Lire la peinture romane

L'Occident médiéval était tout imprégné de christianisme si bien que, dans ce cadre culturel, le décor peint ou sculpté de nos églises est apparu comme une traduction picturale de la Bible, une « Bible des illettrés » que tout chrétien pouvait donc « lire ». Sans être totalement fausse, cette expression, par l'évidence qu'elle implique, peut induire doublement en erreur.

Figure 1 : fleuve du paradis

Figure 1 : fleuve du paradis

Tout d'abord, pour re-connaître des représentations et les interpréter correctement, encore faut-il connaître l'histoire qu'elles illustrent. Or, actuellement, cette « Bible des illettrés » devient indéchiffrable pour le plus grand nombre, même pour des générations cultivées, que les vertus d'une laïcité mal comprise, trop souvent assimilée à une sorte d'athéisme officiel, ont interdites de culture religieuse. La déchristianisation de la société occidentale mène à une véritable aliénation culturelle, partielle mais importante : notre patrimoine religieux est en passe de nous devenir étranger.

L'expression « Bible des illettrés » pèche également par son aspect réducteur car elle semble limiter le décor religieux à une simple fonction d'illustration de textes. Ce serait appauvrir singulièrement la peinture romane que la réduire à ce rôle. Bien souvent, cette peinture n'illustre aucun texte particulier de l'Ancien ou du Nouveau Testaments ou illustre inexactement : nulle part la Bible ne signale les douze prophètes et les douze apôtres siégeant côte à côte sur le même trône, et la Jérusalem céleste de Saint-Chef ne tient pas compte des précisions architecturales données dans l'Apocalypse, on y chercherait en vain le « rempart de grande hauteur pourvu de douze portes près desquelles il y a douze anges et des noms inscrits ». Si le texte n'existe pas ou si l'image semble infidèle, c'est que la peinture romane ne cherche pas à illustrer ; elle est une véritable écriture, et c'est ce qui en fait la richesse et la difficulté.

la colombe

Figure 2 : la colombe

C'est une écriture symbolique, qui utilise tous les symboles courants du christianisme (ainsi la colombe figure-t-elle le Saint-Esprit et l'Agneau, le Christ), les symboles de la tradition iconographique romaine et byzantine (où, par exemple, le respect s'exprime par des mains voilées), et qui crée ses symboles particuliers : que peut exprimer un ange doté de seins et d'autres attributs plus virils ?

C'est une écriture synthétique qui renvoie, non pas à UN texte, mais à DES textes, issus de la Bible ou de la longue et riche tradition patristique, dont les sens se superposent sans s'exclure, ce qui permet de parler de véritable « feuilleté de sens », et donne ainsi une extraordinaire profondeur de champ sémantique à une image plate qui ignore délibérément la perspective physique pour mieux exprimer une perspective métaphysique, théologique et mystique.

l'Agneau

Figure 3 : l'Agneau

C'est une écriture cohérente qui doit se lire non comme une juxtaposition de scènes isolées, un recueil de nouvelles sans rapport les unes avec les autres, mais comme une œuvre théologique, pensée, réfléchie, organisée et fortement structurée : à l'architecture du bâtiment répond une architecture des peintures qui conduisent, de l'entrée du transept sud à la chapelle haute du transept nord, par une sorte de parcours initiatique, à la contemplation éternelle de Dieu dans l'Eglise.

Enfin c'est une écriture historiquement datée, probablement de la première moitié du XII° siècle. Il ne faut pas oublier, en tentant de la lire, qu'en ce temps-là, la culture, la pensée et la sensibilité étaient différentes des nôtres. En outre, dans le cas particulier de Saint-Chef, la chapelle haute, entièrement peinte, mais petite et d'un accès difficile, n'était pas destinée à des paroissiens, mais réservée à des moines bénédictins, théologiens de par leur état, aux vastes références culturelles.

Il en résulte que cette écriture est difficile et parfois ambiguë, et nécessite, pour être traduite, avec toutes les imperfections et les risques d'erreur d'une traduction, un lent et prudent détour par la Bible, l'Histoire, l'histoire de l'art et la théologie.

C'est un tel détour qui est tenté ici.

Palmette

Figure 4 : Palmette