L'histoire de Saint-Chef

L'église, vue de chevet, et le village

Figure 5 : L'église, vue de chevet, et le village

On peut s'étonner de trouver une église aussi vaste dans un petit village, puisque Saint-Chef a moins de 3500 habitants et en comptait probablement encore moins au Moyen Age. La grandeur de l'église exprime l'importance de l'institution : les abbayes jouaient alors un , à la fois spirituel et intellectuel, mais aussi économique et social. Elles sont en effet des créatrices de terres agricoles, puisqu'autour d'elles, on défriche, elles sont des bâtisseuses qui emploient un grand nombre d'artisans et d'ouvriers, elles sont un centre d'accueil pour les pèlerins, les touristes de l'époque, elles sont les seules écoles, enfin, par leurs aumôneries, elles assurent une aide économique aux plus pauvres ; l'abbaye ne s'est pas installée à Saint-Chef, elle a créé le village qui est venu s'installer autour d'elle.

Les origines (VI° siècle-870)

On ne connaît les origines de Saint-Chef que par une source unique, postérieure de trois siècles aux faits rapportés : il s'agit de la « Vie de Saint Theudère », écrite par saint Adon, évêque de Vienne, vers 870, pour l'édification des moines par l'exemple du fondateur du monastère.

L'histoire commence au VI° siècle : le « Val Rupéen »n'est qu'une combe boisée et humide; il y a peut-être quelques habitations, plus haut, au lieu-dit « Le Marchil » et un village, à Arcisse, à quelques kilomètres, où, dans une famille riche et noble, vers les années 500, naît THEUDERE. C'est un jeune homme pieux, qui, à sa majorité, applique à la lettre les préceptes des évangiles: il distribue son patrimoine aux pauvres et part avec l'intention de rejoindre le monastère Saint-Honorat de Lérins. Mais à Arles, il rencontre l'évêque Césaire (470-543) qui le persuade d'étudier la théologie et l'ordonne prêtre, malgré ses réticences dues à son humilité. Il demande alors à revenir dans sa région natale où il fonde quatre centres de prières, dont le plus important, dans le Val Rupéen, est un monastère dédié à la Vierge Marie.

Vers 560, l'archevêque de Vienne lui demande de remplacer le pénitencier de la recluserie de Vienne, qui est mort. Le reclus est un intercesseur entre Dieu et les hommes, qui passe sa vie dans la pénitence, la prière et la consolation des âmes, et un pénitencier est un prêtre qui peut donner l'absolution pour les cas réservés. Theudère assume cette charge quinze ans et meurt le 29 octobre 575 à Vienne. Mais, comme le remarque un historien, la vie des saints commence généralement là où s'arrête celle des autres grands hommes.

On va pour enterrer Theudère à Vienne, mais il est impossible de soulever le cercueil ; on comprend que le saint manifeste ainsi sa volonté : il ne veut visiblement pas être enterré là ; on suggère de ramener son corps dans le couvent qu'il a fondé au Val Rupéen. Dès que ses intentions sont comprises, le cercueil redevient léger et le transport possible. Sur le trajet, les miracles, à l'imitation de ceux du Christ, se multiplient : les outres de vin des porteurs se remplissent seules, une aveugle recouvre la vue, un paralytique de naissance marche, et les deux anciens infirmes se fixent au monastère pour y témoigner des miracles dont ils ont bénéficié.

Cette hagiographie ne fait qu'obéir aux lois du genre : comme tant de ses pareils, le saint reçoit la perfection dès le berceau, la conserve sans difficultés apparentes, rencontre partout l'adhésion, reçoit ses instructions d'un Ange au cours d'un songe pour l'emplacement du futur monastère et imite le Christ jusque dans ses miracles posthumes. Un tel récit peut ne pas satisfaire vraiment les historiens ; faute d'autres sources, il faut s'en contenter.

Il est indubitable que, dans le couvent que Theudère a fondé, se développe aussitôt un pèlerinage autour de ses reliques. On ignore tout de la vie du monastère jusqu'en 870, où saint Adon publie la vie de saint Theudère : cette publication prouve au moins que le monastère existait encore à cette date.

Entre 870 et 890, le monastère est complètement saccagé, on ne sait par qui. C'est une époque d'insécurité, avec des raids de barbares ; on soupçonne, sur leur seule mauvaise réputation, les Sarrasins ou les Hongrois, qui se sont également illustrés dans la région (au point qu'une étymologie populaire fait dériver les ogres, non de la divinité latine infernale « Orcus », mais de « Hongrois »).

La période des Bénédictins (891-1536)

Le monastère est relevé à partir de 891, avec un nouveau groupe de moines bénédictins, venus de Montier-en-Der, chassés par les invasions normandes, et qui demandaient à l'archevêque de Vienne un refuge en attendant de pouvoir retourner chez eux.

Trois préceptes, du pape Formose en 891, de l'archevêque de Vienne Barnoin en 894 et du roi de Provence Louis l'Aveugle en 896, font passer le monastère sous la règle bénédictine, l'exemptent de la plupart des impôts et le dotent de revenus suffisants en terres et redevances pour prospérer.

L'histoire de la reconstruction du monastère du X° au XII° siècle est obscure. On en attribue l'initiative à Saint Thibaud, évêque de Vienne de 952 à l'an mil environ et ancien élève des moines. L'entreprise a été probablement poursuivie durant l'épiscopat (1029 - 1069) d'un autre archevêque viennois, Saint Léger. Les têtes de ces deux saints auraient fait partie des reliques de l'abbaye.

Image château

Figure 6 : St Thibaut 1912

L'église n'est achevée qu'à la fin du XI° ou dans la première moitié du XII° siècle. L'abbatiale est alors le centre d'un vaste ensemble de bâtiments de clôture, qui doit permettre aux moines de vivre en dehors du monde, selon la règle bénédictine, mais l'indépendance et la richesse du monastère, qui font de son abbé un véritable seigneur féodal, ainsi que les nombreux villageois installés dans l'axe du ravin rendent cette forme d'autarcie relative. Le bourg de Saint-Chef est fortifié et défendu par un château, qui apparaît pour la première fois dans une charte de 1137 et dont il ne reste qu'une tour ruinée ensevelie sous le lierre.

Au XII° siècle, le monastère, à son apogée, a sous ses ordres une douzaine de prieurés et environ quatre-vingts églises paroissiales, dont les moines animent la vie religieuse et touchent les revenus et les impôts. C'est alors que l'abbatiale est décorée d'un vaste ensemble de peintures.

Mais au XIV° siècle, les moines, partagés en deux factions, ne parviennent pas à élire un nouvel abbé et c'est le pape, alors en Avignon, qui tranche la question en nommant en 1320 l'Archevêque de Vienne abbé perpétuel de Saint-Chef : l'abbaye y perd définitivement son indépendance.

Le XV° siècle commence par une guerre entre l'archevêque de Vienne Thibaud de Rougemont et les Seigneurs de Torchefelon qui met à mal l'abbaye puisque le château de Saint-Chef, entre autres, est incendié. En 1410, le pape doit rattacher à l'abbaye un nouveau prieuré pour permettre de la restaurer (elle avait donc souffert de la guerre) et de nourrir ses trente moines ainsi que les officiers prébendiers (personne percevant un revenu ecclésiastique).

En 1535, François I° passe à Saint-Chef, et les moines en profitent pour lui demander d'intervenir en faveur de la sécularisation du monastère, ce qui leur est accordé l'année suivante.

François Ier, peint par Clouet

Figure 7 : François Ier, peint par Clouet

Le temps des chanoines (1536-1774)

Méreaux
Méreaux

Figure 8 : Méreaux

En 1536, l'abbatiale devient alors une collégiale de 28 chanoines : c'est un changement radical avec la règle bénédictine. Ils ne sont plus astreints à la clôture et sont dispensés des vœux monastiques. Pauvreté ? ils peuvent conserver des biens privés. Chasteté ? Quelques mariages de chanoines sont célébrés. Obéissance ? le « Règlement du chapitre » promulgué le 1° Juillet 1587 est édifiant : les chanoines sont priés de ne pas aller au cabaret, ni à la chasse, de ne pas jouer aux cartes, ni courir le jupon, de s'habiller modestement en noir, des chaussures au chapeau ; il faut leur distribuer des jetons de présence (les « méreaux », monnaie interne à l'abbaye, échangeable contre des biens en nature ou de l'argent) pour les décider à assister aux offices, sans y arriver trop tard ni en partir trop tôt ; ils doivent, dès l'âge de 18 ans (il y a donc de très jeunes chanoines...) recevoir le sous-diaconat pour être ordonnés prêtres à 25 ans, faute de quoi leurs revenus seront saisis, car on craint qu'il n'y ait plus assez de prêtres pour dire les messes des fondations de messe : ce sont des messes « fondées » par testament notarié par lequel le défunt charge ses héritiers de faire célébrer des messes payantes pour le repos de son âme, ce qui constitue un revenu non négligeable pour les églises, d'autant plus que les héritiers ne peuvent s'en dispenser.

Les chanoines ont une seule obligation : ils doivent faire preuve de quatre quartiers de noblesse, tant du côté paternel que maternel. Malgré le zèle de quelques pieux doyens, la collégiale semble être une source de prébendes pour trop de cadets de familles nobles et le temps de la grande ferveur collective est terminé. Seuls sont dispensés de ces quatre quartiers le théologal, chargé de la théologie et le capiscol (caput scholae), directeur de l'école du monastère.

En 1562, surviennent les guerres de religion, et les troupes du terrible Baron des Adrets (François de Beaumont 1513 – 1587), alors protestant et sévissant en Dauphiné, font fuir les chanoines pour deux ans, commettent quelques dégradations, recherchent les métaux, toujours utiles en période de guerre, arrachent même les chéneaux du cloître, pillent les caves et surtout brûlent les archives, dont les terriers, registres qui contenaient entre autres les titres de propriété et les redevances attachées aux terres de l'abbaye : c'est un peu la façon Renaissance de brûler le centre des impôts.

En 1576, conséquence des guerres de religion, les fortifications et le vieux château de Saint-Chef sont rasés.

la tour du Poulet

Figure 9 : la tour du Poulet, seul vestige du château de l'abbé de Saint-chef

Le XVIII° siècle est occupé par les démarches des chanoines qui réclament, pendant un demi-siècle, leur transfert à Saint-André-le-Bas à Vienne. Ils invoquent leur isolement, l'insalubrité de la région et l'humidité des bâtiments, ce qui n'est pas totalement faux puisqu'on est dans une région de marais pleine de nappes d'eau. Ils obtiennent gain de cause en 1774.

Ils partent avec leurs bagages : ils emportent le chancel en fer forgé qui séparait la nef en deux parties, une très belle chaire en marbre, deux cloches, dont la plus grosse qu'ils brisent en route, l'autre étant toujours visible à Vienne.

Après 1774

A partir de cette date, la collégiale devient entièrement église paroissiale.

Elle a évidemment souffert de la Révolution : l'église a été pillée en 1793 et son portail gothique brisé. Il faut attendre 1840 et un voyage de Mérimée, second inspecteur des Monuments Historiques (après un obscur Vitet), pour que l'église soit classée sur la première liste des monuments historiques et restaurée : on dégage alors le mur Nord et le chœur des quelque cinq mètres de terre qui avaient glissé de la colline, on construit le chemin de ronde et les arcs-boutants près du clocher, on reprend, presque en sous-œuvre, le soubassement du mur sud. Vers 1860, les restes du cloître, qui ne figurait déjà plus sur le cadastre de 1832, sont détruits pour faire passer la route de La Tour du Pin.

Les deux paroisses

Il y avait deux paroisses à Saint-Chef, celle de « La Chapelle », au sommet du village, à laquelle un quartier doit toujours son nom, et celle du bourg, installée dans la collégiale même. On ne sait rien de l'origine de ces deux paroisses ; on ignore quand fut construite l'église de La Chapelle, quand fut installé un autel paroissial dans la nef de la collégiale (ou même déjà de l'abbatiale), à la place des actuels fonts baptismaux.

On sait indirectement, par les registres paroissiaux de La Chapelle, qui commencent en 1618, que les deux paroisses existaient à cette époque, puisque le curé de la Chapelle y a inscrit, outre les baptêmes, mariages et décès de ses propres paroissiens, les baptêmes des paroissiens du bourg, ce qui prouve que les actes de mariages et de décès de ces derniers étaient inscrits au bourg. Ce n'est qu'en 1774, après le départ des chanoines, que le curé du bourg note dans son registre paroissial, que, pour la première fois, un baptême a été célébré dans l'ancienne collégiale.

Un acte municipal du 5 Thermidor an IV (23 Juillet 1796) sur l'état des églises précise que « La chapelle » est « ancienne et à démolir ».

C'est chose faite en 1810, puisque le terrain de La Chapelle est vendu pour réparer l'ancienne collégiale.

Un sanctuaire à répits

Depuis le concile de Trente (1545-1563) on doit baptiser les enfants dans les trois jours qui suivent la naissance, sous peine d'excommunication : le baptême est plus important que la vie, car il assure à l'enfant, en cas de décès, la vie éternelle. Si l'enfant est mort-né, on l'emmène dans une chapelle du voisinage où il est censé « retrouver la vie » et en manifester quelques signes, le temps de recevoir le baptême. Les chapelles spécialisées dans ces miracles sont appelées « sanctuaires à répits » ou sanctuaires « de la recouvrance »; tel était le cas de l'église de Saint-Chef, comme en témoigne un acte de baptême des registres paroissiaux.

Acte paroissial du 21 juillet 1715

Figure 10 Acte paroissial du 21 juillet 1715

« Ce 21 juillet 1715, je soussigné ay enterré un fils à Joseph Billard et à Marie Martin de la paroisse de Torchefelon au diocèse de Vienne le susdit enfant ayant été tiré du sein de sa mère mort et ayant été apporté en l'Eglise Collégiale de ce lieu au devant de la chapelle de Notre-Dame de la Grotte a donné marque de vie en faisant paraître une sueur sur son corps et ensuite ayant remué le petit doigt et le pouce de la main gauche a été baptisé sur le champ par Benoîte Rabilloud femme sage de leur paroisse qui en était spectatrice... »

La chapelle de saint Clément, dont les reliques ont été installées dans la collégiale en 1715, semble, après le comblement de la crypte, avoir pris la suite de Notre-Dame de la Grotte dans cette fonction de « chapelle à répits », puisqu'un curé de Saint-Chef signale en 1882 qu'on vient de loin pour demander « des protections spéciales surtout pour les berceaux ». Son évêque, refusant de cautionner une croyance qui lui apparaît superstitieuse, corrige par « protections en certains cas que la légende populaire recommande ».