Etymologie
Le nom de Saint-Chef résulte d'une évolution phonétique du « Sanctum Theuderium »; latin, devenu Saint-Cher, puis Saint-Chef par contamination sémantique (influence du sens qui vient perturber l'évolution) ou fausse étymologie.
Cette brève explication suscitant parfois le doute chez les amateurs de linguistique, en voici de plus amples, dues à M. Tuaillon, professeur de linguistique à l'université de Grenoble, spécialisé dans l'étude des patois franco-provençaux, et à M. Henri Buyat, Saint-Cheffois, patoisant, féru d'histoire locale et de généalogie et archiviste bénévole de la commune.
Dans les écrits latins, on désigne par « Sanctum Theuderium » aussi bien le monastère que le village. Dans les écrits en français, du XI° au XV° siècle, on trouve Saint-Chier et Saint-Cher, Saint-Chef n'apparaissant qu'au cours du XV° siècle, le nom français semblant donc la traduction du nom latin.
Comment passe-t-on de Theuderium à Chier ou Cher prononcé « ché » ?
Le -d- intervocalique tombe comme dans « nuda » qui devient « nua » en patois et « nue » en français. La rencontre consécutive des deux voyelles a pour effet de fermer la première qui prend le son -i- ou -y-. Dans un premier temps, dès le Moyen Age, Theuderium a abouti à la prononciation d'un monosyllabe tyér/tyèr. On trouve cette prononciation attestée par le nom « Thiers », signalé par l'abbé Varnet.
Derrière ch- et j-, une voyelle en hiatus cesse d'être prononcée depuis la fin du Moyen Age. Le suffixe-ier, par exemple, conserve son -i- dans épicier et portier mais le perd avec boucher et boulanger. Le -r final, derrière -é a cessé d'être prononcé : boucher se prononce comme bouché.
Voilà pourquoi Theuderium aboutit à « ché » en Dauphinois. Pourquoi, au XV° siècle passe-t-on à Chef ? Quand les actes administratifs ont cessé d'être rédigés en latin, leurs rédacteurs ont tenté de franciser graphiquement la prononciation locale. Il est possible que le mot « chef » (du latin caput, tête, qui a donné décapiter et couvre-chef) se soit prononcé « ché », comme le mot « clef » se prononce et peut s'écrire « clé », et les saintes reliques de l'abbaye qui étaient bien des « chefs », n'ont pu qu'encourager ce contre-sens étymologique chez des scribes qui ne faisaient plus le lien entre le nom du village et celui de son saint patron. On trouve dans un acte notarié de Grenoble du 27 Octobre 1690, donc au XVII° siècle, mention d'un « notaire royal à Saint-Chez », ce qui prouve que la prononciation traditionnelle s'est maintenue sans s'embarrasser des nouveautés graphiques, du moins chez « tous ceux qui ne savaient pas lire et qui par conséquent parlaient correctement », selon l'expression de M. Tuaillon.
Autre argument en faveur de cette évolution : les habitants de Saint-Chef sont des San-Sierrauds en patois. Il faut remonter au temps où le village s'écrivait Saint-Chier, prononcé sanchyér, ce qui avec le suffixe-aud aurait dû faire de ses habitants des « San-Chierrauds ». Mais les mots présentant deux syllabes consécutives commençant par s-/ch sont l'objet de fréquentes erreurs de prononciation, dont on fait des jeux phonétiques (les chaussettes de l'archiduchesse sont sèches...), ou que la langue entérine comme dans le mot « cerchier » qui est devenu « chercher » ; pour résoudre la difficulté de prononciation, la langue tend à assimiler ces deux consonnes. Cet « accident de prononciation » est d'autant plus probable dans le mot « San-Chierraud » que le « »patois s'apparente, en plus doux, au « th »anglais.
Le nom du village vient donc bien du nom de son Saint Patron, ce dont « lou San-Sierrauds », avec ou sans linguistique, n'ont jamais douté.
Il faut conclure ce débat, en patois, avec M. Buyat :
« Lou Tiudéroz son de San-Thiérroz !
L'ézji entendiu de nombruza fâ cela réflecchion, avan guè, quan tiu le zabitans parlavan patoâ, Itii-tou la simpla constatachion qu'é n'aye quà San-si qu'itii utiligia le préniom Tiudère (80 fâ entre 1700 é 1850) o ban l'émâ d'on lien entre lou diu nioms ?
Allâ sepre !
De ne me sé méma pas pouzâ la quechtion à çou mouman, mé yore, avô le recul, é mé saute ou giâ que "San-Si" é "San-Thierroz" dâvon bian lieu nioms à San Tiudère tôt entii é pas selaman à sa tétâ. »
(Traduction : Les « Theudère » sont des Saint-Cheffois. J'ai entendu de nombreuses fois cette réflexion, avant guerre, quand tous les habitants parlaient patois. Etait-ce la simple constatation qu'il n'y avait qu'à Saint-Chef qu'était utilisé le prénom Theudère (80 fois entre 1700 et 1850) ou bien le sentiment d'un lien entre les deux noms ? Allez savoir! Je ne me suis même pas posé la question à ce moment, mais aujourd'hui, avec le recul, il me saute à l'esprit que "Saint-Chef" et "Saint-Cheffois" doivent bien leurs noms à Saint Theudère tout entier et pas seulement à sa tête ».)