La chapelle Saint-Theudère : une introduction à l'Eglise
Figure 34 : La chapelle Saint Theudère |
Située à l'entrée sud du transept, la chapelle Saint-Theudère offre des peintures quelque peu dégradées dont on a contesté la datation romane. Il est certain qu'elles ont dû subir des restaurations, voire des remaniements, mais elles s'intègrent parfaitement dans l'ensemble iconographique et il n'y a pas de raison de suspecter leur origine.
Cette chapelle constitue, par son emplacement même, une introduction à l'église, le bâtiment, et à l'Eglise, le corps mystique réunissant tous les saints de tous les temps ; elle est un lieu de transition entre le monde profane qu'on vient de quitter et le monde du sacré dans lequel on pénètre, et c'est dans cette perspective qu'il faut en lire le décor.
L'intrados de l'arc absidial : un monde dominé par le Mal
Figure 35 : vue panoramique de l'intrados |
L'intrados (surface interne) de l'arc absidial, offrant sur un fond bleu sombre un étrange monde marin exceptionnellement bien conservé grâce à une hypothétique restauration du XV° siècle, va introduire aussi bien au monde du sacré qu'à la lecture de la peinture romane.
La mer, ses poissons et ses coquillages renvoient d'abord à la Genèse, le premier des livres qui constituent la Bible, au moment de la Création. Après avoir créé la lumière le premier jour, Dieu, le second jour, « fit le firmament qui sépara les eaux qui sont sous le firmament d'avec les eaux qui sont au-dessus du firmament » (Genèse I, 7) et, le cinquième jour, peupla ces eaux « d'animaux vivants qui nagent » (Genèse I, 20).
Figure 36 : le masque central |
Mais ce monde marin est inquiétant. Une grande figure centrale au regard fuyant et au sourire chargé de dents crache des serpents à cornes, tandis que des poissons lui sortent des oreilles ; ces deux détails nous permettent de l'identifier sûrement. En grec en effet, le poisson se dit ἰχθύς (ou en majuscules ΙΧΘΥΣ, transcrit en alphabet romain par ichthus), et ce mot est un acronyme (mot composé d'initiales d'autres mots, comme ovni pour « Objet Volant Non Identifié ») pour « Ἰησοῦς Χριστός, Θεοῦ Υἱός, Σωτήρ » (Iesus Christos, Théou Uios, Sôter) ce qui signifie « Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur », raison pour laquelle le poisson a pu servir de signe d'appartenance au christianisme, constituant par son seul graphisme une profession de foi ; par ailleurs, depuis la Genèse et les ennuis d'Eve, toute image de reptile est connotée négativement car elle renvoie à ce premier serpent. Qui représente donc cette figure centrale ? Littéralement Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur lui « sort par les oreilles » (on sait ce que signifie l'expression) tandis que ce qui sort de sa bouche, sa parole, est représenté par des serpents-dragons : on a bien affaire à une figure du Mal.
Figure 37 : Sirènes et dragons |
Figure 38 : méduse, dragon et poissons |
Figure 39 : la méduse-guerrier casqué |
Symétriquement disposés par rapport à elle, des monstres se combattent.
Deux sirènes armées semblent ne plus savoir où donner de la lance dont elles attaquent les serpents à cornes, car derrière elles d'autres surgissent, ailés, griffus, cornus, lançant même une menaçante langue trifide, tandis qu'une paisible méduse ne se révèle ni paisible, ni méduse puisqu'elle dissimule un visage (homme ? femme ? on ne saurait le dire) coiffé d'un casque, au cimier constitué des tentacules de la méduse; on ne porte de casque qu'à la guerre et le message est clair, cette faune marine pleine de violence représente l'humanité.
On peut voir aussi dans l'ambiguïté de l'image un avertissement de l'iconographe : attention ! Une image peut en cacher une autre… Le phénomène se reproduira en effet.
Figure 40 : Sirène à double queue |
Quant à la sirène de la base de l'intrados, à droite, la mieux conservée, elle est fort occupée par sa double queue terminée en têtes de dragons dont elle se défend en les écartant à pleines mains : belle image de l'être déchiré qui lutte contre ses pulsions; les sirènes, dans l'iconographie médiévale, représentent généralement la luxure. Comment ne pas voir, dans cet univers de violence, dominé par la fausse bonhomie du masque central, une image du monde livré au Mal et au démon depuis la Chute ?
Enfin, derrière cet intrados est peinte une grande figure du Christ en majesté qui va l'enrichir d'un nouveau sens en renvoyant à l'Apocalypse (VI, 1), le dernier des livres qui constituent la Bible : « Devant le trône (de Dieu), c'est comme une mer de verre semblable à du cristal ». Cette mer de cristal, représentée d'une manière voisine dans de nombreux manuscrits, figure ici, à l'entrée, comme une frontière qu'on franchit pour s'approcher du trône de Dieu, pénétrer dans l'univers du divin qu'est l'église.
Ce décor marin constitue donc une représentation à la fois des eaux inférieures et des eaux supérieures du firmament.
Ainsi, ce modeste petit arc, en initiant à la polysémie de l'image romane, c'est-à-dire aux sens qui se superposent sans s'exclure, - on a pu parler de « feuilleté de sens » - contient en germe tout le programme de l'abbatiale, de la Genèse à l'Apocalypse, toute l'histoire du Salut.
La voûte de l'absidiole : sous la justice et la miséricorde divines
Figure 41 : la voûte de l'absidiole |
L'absidiole est décorée d'une mandorle (de l'italien « mandorla » amande, tracé rond ou ovale entourant, à Saint-Chef, une représentation de la divinité) où figure le Christ en majesté, nimbé d'une auréole crucifère, brandissant la croix comme un trophée et siégeant sur un trône. Les pieds du trône et du Christ sortent de la mandorle, pour signifier à la fois la transcendance (la mandorle) et l'immanence : Dieu ne peut pas être enfermé dans la mandorle, il la « dépasse ».
Figure 42 : Misericordia |
Il est accompagné de deux vertus, à droite « Misericordia », ce qui permet de penser que l'autre figurine, anonyme, représente la Justice qui lui est habituellement associée dans la Bible et l'iconographie. Ce serait une erreur de comprendre « miséricorde et justice » dans le seul sens moderne, moraliste et moralisateur, hérité du XIX° siècle, la miséricorde de Dieu permettant au chrétien de ne pas redouter sa justice. Il faut prendre ces mots dans leur sens théologique. La justice, c'est un attribut de Dieu, c'est l'ensemble des vertus selon la béatitude du sermon sur la montagne « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice »(Mat V, 6), c'était aussi la rectitude parfaite gratuitement accordée par Dieu à l'homme avant le péché, c'est donc beaucoup plus que la simple vertu cardinale qui fait rendre à chacun ce qui lui est dû : la justice est la vertu du Juste. Quant à la miséricorde, elle figure aussi dans les béatitudes « Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront eux-mêmes miséricorde » (Mat V, 7) ; c'est le fait de pardonner à ceux qu'on pourrait punir. Ces deux vertus sont à la fois un résumé des devoirs envers le prochain et de l'attente envers le « Dieu de justice et de miséricorde » que chantent les Psaumes et qui accordera la béatitude promise par l'Evangile.
On notera les bandes de couleurs alternées qui constituent le fond habituel du décor de la peinture romane.
Les murs de l'absidiole : la médiation des saints
Figure 43 : détails du visage |
Ils sont ornés de deux grandes figures de saints fort détériorées. On peut penser, grâce à certains détails bien conservés, que le saint de droite représente le fondateur du monastère, saint Theudère. On distingue nettement la graphie (le tracé du dessin) du personnage qui s'exécute en début du processus de la peinture à fresque : le fresquiste utilise traditionnellement du noir de vigne (charbon de bois de vigne réduit en poudre ou noir de lampe) appliqué sur la couche de mortier encore très humide ce qui favorise la pénétration en profondeur de la couleur et permet donc encore aujourd'hui de voir des éléments précis du dessin initial, tels le tracé de la barbe et l'œil droit du saint, alors même que la couche supérieure des à-plats s'est effritée, laissant apparaître la couche inférieure, grisée parce qu'éclaircie par la chaux sur laquelle elle a été appliquée. On distingue aussi très bien dans la main gauche du saint, le sommet de son bâton, attribut du Père Abbé, qui se prolonge dans le bas de l'image, et dans sa main droite, les éléments supérieur et inférieur d'un objet qu'on peut supposer être la représentation de l'abbaye qu'il a fondée.
Si le saint local constitue pour un visiteur moderne un rappel historique, le Moyen Age voyait en lui un être proche, un voisin, manifestant par sa seule existence la présence de Dieu et l'éternité, garant de l'échange mystique entre les morts et les vivants qui, ensemble, constituent l'Eglise.
Nous voilà introduits dans le monde sacré des Ecritures et de l'Eglise, et initiés à la richesse signifiante de la peinture romane.
Figure 44 : Saint Theudère |