La chapelle Saint-Clément : le paradis perdu
Les deux chapelles de l'extrémité du transept sont voûtées d'arêtes, ce qui est le moyen le plus sûr de contrebuter un édifice : c'est là une nécessité technique et non un choix esthétique.
Figure 45 : la voûte |
La voûte : le jardin d'Eden
Figure 46 : la clef de voûte |
La voûte d'arêtes présente au centre, dans un médaillon au niveau de la clef, la colombe nimbée du Saint-Esprit, dont on distingue encore la tête ; elle était entourée d'une inscription latine « l'esprit de Dieu a rempli l'orbe de la terre ».
Sur les quadrants (quarts de la voûte), les quatre fleuves du paradis, cités dans les premiers chapitres de la Genèse (2, 10-14), le Phisôn, le Gehôn, le Tigre et l'Euphrate, d'autant mieux identifiables que deux noms sont encore visibles ; ils sont figurés par quatre jeunes gens versant l'eau d'un vase.
Figure 47 : fleuves du Paradis |
Le « jardin » initial, est sobrement évoqué par un décor végétal stylisé de fleurs de lotus (ou de papyrus?), à la naissance des arêtes : c'est une image de l'Eden, du paradis du début des temps, qu'on retrouve dans d'autres églises.
L'adéquation entre le décor peint et son support architectural est parfaite ; les personnages, les vases et l'eau versée forment des diagonales qui accompagnent les arêtes de la voûte, soulignées par des bandes ocre : la peinture romane fait corps avec l'architecture.
Mais ce paradis a été perdu.
Sur les murs, à la retombée de la voûte, figurent les promesses de Dieu, permettant d'espérer cependant le salut.
Les murs ouest et nord : les promesses divines
Figure 48 : annonciation à Zacharie |
Sous la naissance de la voûte, les deux Annonciations, racontées par Luc.
A l'ouest, deux personnages de part et d'autre d'un autel décoré de draperies et de glands pour évoquer le temple : Zacharie (Lc I, 5–25) y est seul, à offrir l'encens, comme l'exige son rôle de prêtre, lorsque l'archange Gabriel lui apparaît et lui annonce la naissance d'un fils, Jean-Baptiste, qui sera le précurseur du Messie, chargé de « préparer au Seigneur un peuple bien disposé » (Lc 1.17) ; comme Zacharie et sa femme Elizabeth sont âgés, qu'Elizabeth a toujours été stérile, Zacharie doute et il est aussitôt frappé de mutisme, comme son image semble frappée d'immobilité par opposition à l'ample mouvement des ailes battantes de l'ange et de son vêtement tout agité du vent de l'atterrissage.
Figure 49 : mur nord, ensemble. |
Au nord, c'est l'annonce à Marie (Lc I, 26-38) dont on ne voit plus que le pied : là encore le mouvement incliné des deux personnages qui se saluent suit tout naturellement l'arc de la voûte. L'ange annonce à Marie qu'elle enfantera le Messie attendu : « tu enfanteras un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus. 1.32 Il sera grand et sera appelé Fils du Très Haut, et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père.1.33 Il régnera sur la maison de Jacob éternellement, et son règne n'aura point de fin. »
Il faut noter entre les deux personnages une demi-mandorle dont le contenu est totalement effacé.
La fenêtre : promesses déjà confirmées
Dans les ébrasements de la fenêtre on trouve, au sommet, une mandorle effacée elle aussi ; comme, à Saint-Chef, les mandorles sont exclusivement réservées aux représentations de Dieu, Christ ou Saint-Esprit, comme la représentation divine tend deux rouleaux de parchemin à deux personnages identifiés en tant que Moïse et Elie, (seuls personnages de l'Ancien Testament à avoir vu Dieu, de dos seulement pour ne pas en mourir, depuis une grotte du mont Sinaï, (Exode, XXXIII 10 / I Rois XIX 9), certains auteurs du début du siècle ont cru voir dans cette mandorle, moins lacunaire alors, une représentation de Dieu le Père, sous la forme de l'Ancien de Jours, la barbe et les cheveux blancs. C'est tout à fait improbable, ces représentations n'apparaissant que bien plus tardivement, pas avant le XIV° siècle.
Par contre, Moïse et Elie étant apparus aux apôtres aux côtés du Christ, dans l'épisode de la Transfiguration (Mt XVII 3 / Mc IX 2/ Lc IX 28), c'est bien le Christ qui devait figurer dans la mandorle. Cet épisode se situe dans la vie de Jésus peu avant son départ pour Jérusalem ; trois apôtres l'accompagnent et il leur apparaît soudain « d'une blancheur fulgurante », en conversation avec Moïse et Elie, et tandis qu'une nuée les couvre, une voix retentit disant : « Celui-ci est mon Fils, mon Elu ; écoutez-le ». La blancheur éblouissante du personnage a été interprétée à tort comme un signe de vieillesse renvoyant au Père.
Cet épisode de la Transfiguration est peint juste sous l'Annonciation ; le rapprochement des deux images constitue une sorte de figure de style, une ellipse saisissante qui permet d'évoquer toute la vie du Christ : la Transfiguration confirme l'Annonciation, affirme la divinité de Jésus avant sa passion et annonce sa résurrection qui permet le Salut.
De ce fait, la demi-mandorle effacée au-dessus de l'Annonciation, entre Marie et Gabriel, fonctionne pour les deux épisodes : Elle devait représenter à la fois le Saint Esprit, venant sur Marie, (Lc 1.35 « L'ange lui répondit : Le Saint Esprit viendra sur toi, et la puissance du Très Haut te couvrira de son ombre. C'est pourquoi le saint enfant qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu. » ) et en même temps la nuée de la transfiguration qui confirme l'identité divine de Jésus resplendissant (Mc 9.7 « Une nuée vint les couvrir, et de la nuée sortit une voix : Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! »).
L'absidiole : Le retour du Christ
Le cul-de-four de l'absidiole présente, dans une mandorle ronde, le Christ en majesté siégeant sur un arc-en-ciel, les bras ouverts dans le geste de l'orant, tenant sur ses genoux le Livre.
Figure 50 : Christ en majesté |
L'arc en ciel est le signe de l'alliance que Dieu offre aux hommes après le déluge ; il établit cette alliance avec Noé : Gen 9.16 « L'arc sera dans la nue ; et je le regarderai, pour me souvenir de l'alliance perpétuelle entre Dieu et tous les êtres vivants, de toute chair qui est sur la terre. 9.17 Et Dieu dit à Noé : Tel est le signe de l'alliance que j'établis entre moi et toute chair qui est sur la terre. »
Le geste de l'orant (du verbe latin orare, prier) est le geste ancien de la prière, les mains levées vers le ciel, comme le faisaient déjà les suppliants de l'antiquité, et c'est un(e) orant(e) qui symbolisait la piété dans le paganisme romain. Le geste des mains jointes, plus tardif, est le geste féodal de l'hommage du vassal à son suzerain.
Quant au livre, il symbolise la Révélation, au point que dans certaines représentations byzantines, quand on hésitait à figurer Dieu, le Livre suffisait à le représenter, siégeant, si l'on peut dire, seul sur un trône vide
A la gauche du Christ un taureau ailé, à vrai dire difficile à distinguer, qui symbolise l'évangéliste Luc ; si on se fie à la tradition iconographique, il devait y avoir à sa droite le lion de Marc. La chapelle haute présentera de même un Christ en majesté entouré des deux autres symboles du tétramorphe, l'aigle de Jean et l'homme ailé de Matthieu.
Le tétramorphe est une représentation symbolique des évangélistes qui prend sa source dans la première vision d'Ezéchiel (I, 10) ; le prophète voit « quatre vivants » ailés : « Ils avaient tous les quatre une face d'homme, une face de lion à leur droite, et une face de bœuf à leur gauche, et une face d'aigle au-dessus d'eux quatre ». Cette vision est reprise dans l'Apocalypse (IV, 6,7) : « Autour du trône étaient quatre vivants (...) » ; ils sont « semblables » à un lion, un veau, un homme et un aigle. C'est saint Jérôme (347-420) qui relie cette vision aux évangélistes, en fonction du début de chacun des évangiles : il attribue l'homme à Matthieu, qui commence par la généalogie du Christ, le lion, symbole royal, à Marc, parce que son évangile s'ouvre sur la prédication de Jean-Baptiste affirmant la royauté du Christ, le veau (bœuf ou taureau, mais animal à sacrifier) à Luc dont la première scène est une offrande (d'encens) de Zacharie au temple ; enfin le prologue de Jean « Au commencement était le Verbe (...) et la lumière luit dans les ténèbres » lui fait attribuer l'aigle qui, selon la tradition, est le seul animal pouvant regarder le soleil en face.
Figure 51 : tétramorphe Ainay Lyon |
Une telle répartition du tétramorphe entre chapelle haute et chapelle basse, correspond à celle que l'on trouve dans d'autres représentations, sur un chapiteau d'Ainay par exemple : le lion et le taureau, signes de terre, se trouvent en bas, l'homme ailé et l'aigle, signes plus spirituels, prenant place dans les hauteurs. Cette représentation tend à prouver que ces chapelles haute et basse, étaient conçues ensemble.
Notons aussi une raison de plus à ce que figurent le taureau de Luc et le lion de Marc de part et d'autre de la mandorle : si la transfiguration est rapportée par les trois évangiles synoptiques, les annonces à Zacharie et à Marie ne se trouvent que chez Luc.
Après avoir déchiffré chaque fresque, il faut lire l'ensemble du message de la chapelle basse : elle représente le paradis du début de la Genèse, perdu certes, mais que les promesses de Dieu aux prophètes, à Zacharie, à la Vierge, assurent de retrouver, promesses qui ont commencé à se réaliser avec l'existence même du Christ dont la divinité est confirmée par la transfiguration, et qui s'achèveront avec son retour glorieux à la fin des temps, tel qu'il apparaît dans le cul de four.
La chapelle haute représentera la promesse réalisée, le paradis de la fin des temps annoncé dans L'Apocalypse, pour les chrétiens le dernier livre de la Bible, le dernier épisode qui clôt l'Histoire.
Cette Apocalypse a été écrite en 90/92 par un Jean, qui n'est probablement pas l'évangéliste, exilé à Patmos, et qui rapporte ses visions sur l'avenir : le retour du Christ, puis les catastrophes et cataclysmes qui accompagnent la fin du monde, le jugement dernier, enfin le spectacle de la Jérusalem céleste, le paradis de la fin des temps. Le mot grec
signifie simplement « révélation sur ce qui est caché », et n'a pris le sens de cataclysme universel que postérieurement, à la suite de cette œuvre, alors que pour les chrétiens, il est surtout un message de bonheur éternel dans le paradis retrouvé.
L'ange dit à Jean « Monte ici que je te montre ce qui doit arriver par la suite » (Apoc IV 1) : c'est exactement la situation de celui qui se trouve devant l'escalier menant de la chapelle basse à la chapelle haute, où il va « voir » le Christ ressuscité revenu et la Jérusalem céleste.
L'escalier : d'un paradis à l'autre
Figure 52 : L'escalier |
Un escalier conduit toujours dans des hauteurs, et une telle fonction est nécessairement liée à des valeurs symboliques universelles. De plus un escalier à vis est aussi une spirale : « Emanation, extension, développement, continuité cyclique, mais en progrès, rotation créationnelle... la spirale suggère ou, mieux, est tout cela » expliquent les auteurs du Monde des symboles. De plus, ici, la porte est étroite, la première marche très haute, aucune marche n'a la même hauteur il est sombre, étroit, et aussi inconfortable que possible : « Entrez par la porte étroite » dit l'évangile (Mt VII, 13). On peut être tenté de voir dans cet escalier irrégulier le symbole d'une montée initiatique vers le Salut ; mais force est de reconnaître que l'escalier du clocher, qui mène à ce qui était peut-être la prison du monastère, est encore pire.
Il peut symboliser aussi toute l'Histoire humaine, un temps d'obscurité et de peines, une parenthèse entre deux éternités, celle du début des temps, le jardin de la Genèse, et celle de la fin des temps, de l'Apocalypse. L'histoire humaine influe cependant sur l'éternité, puisque le paradis de la Genèse, ce rêve de nomades arrosé de quatre fleuves, va subir une indéniable urbanisation avec la Jérusalem céleste de la fin des temps ; c'est là ce que l'Eglise appelle le mystère de l'Incarnation :
Dieu est présent dans l'Histoire.